Poésie obscure par Anne Bertrand

POÉSIE OBSCURE
Par Anne Bertrand


Un jour Henri Foucault a vu, puis photographié une collection de Têtes, soit une vingtaine de moulages en plâtre datant d’il y a peut-être un siècle, dont on sait seulement que leurs modèles étaient des Malgaches, distingués par un Français de passage dans l’île.Il y a photographié également des coquillages exotiques réunis par un de ses amis. Et il en a constitué plusieurs en systèmes solidaires, hypnotiques, éblouissants, baptisés Rayonnés. Il y ajoute quelques pluies, ou bouquets s’éparpillant, phosphorescents, d’Étoiles en rayogrammes, et au moins en Autoportrait, poinçonné, toujours en noir et blanc. D’autres ont écrit sur les rapports étroits et fructueux qu’entretient depuis longtemps sa photographie contemporaine avec la sculpture et le cinéma, avec le XIXe siècle et une certaine idée de la modernité- le trouble né de l’Étoile de mer. À cause de Madagascar, j’en appelle à Paulhan, qui vécut là-bas, y devint un peu plus lui-même, et cite ce hain-teny : « Chant des pintades séparées de l’Andringitra, leur corps est ici, mais leur cœur se répète ce qui se passe là-bas. »

Les Têtes livrées au jour font la révélation de cette exposition. Toutes autant qu’elles sont, manifestations vives de l’humain dans son individualité, malgré l’épaisseur du mystère accumulé depuis, malgré l ‘anonymat quasi complet, malgré surtout la violence bien perceptible encore, aiguë, du procédé. Il s’agit de moulages pris sur des êtres vivants pour obtenir leur effigie en plâtre, sculpture montée plus tard sur un court socle portant l’inscription de l’origine ethnique correspondant à chacun (et semble-t-il encore une étiquette au bout d’une ficelle). Que s’est-il alors réellement passé, qu’on ignore ? Il y a eu arrachement, physiquement l’opération est une épreuve, mais au-delà il est clair, à les voir, que la violence aussi s’est exercée sur les personnes en profondeur, menaçant leur intégrité. Tous, muets, ne s’y sont pas prêtés volontiers. La plupart ont résisté, diversement, cela se sent, aux paupières baissées comme aux lèvres closes, à la tension contenue, contraction du front, des tempes, de la mâchoire, à la fermeture, ou à la réserve, de visages peu consentants. Même si quelques-uns apparaissent plus résignés, presque détachés, ou plus sereins, presque pacifiés ; si l‘un, Maravi, même paraît sourire. « Les Hova sont distingués, doux et silencieux. Ils sont trop doux pour travailler en général. Mais dans la rue, ils se font passer une pioche comme s’ils s’offraient une fleur. » À envisager les traits de chacun, c’est assez net, il y a eu chez eux douleur. Laquelle, on ne sait pas. Il en reste des traces, accentuées par l’état des plâtres, négligés, abîmés, écorchés. Or ces hommes sont là, paradoxalement grâce à l’image même qui, nouveau portrait fait sans leur agrément, leur rend une présence, à contretemps, avec leur dignité ; nous les rend superbement présents.

« Je vais installer dans mon jardin un parc à caméléons. J’en aurai cent dans le parc entouré d’une rigole d’eau. Ce sera très beau. Parfois, je pousserai un cri brutal et de frayeur, je les verrai tous, lentement, devenir gris-vert. » Des Coquillages accompagnent ces Têtes sobrement, ornement donné à voir sans fioritures, discret et silencieux. L’objet de curiosité pour amateur occidental se trouve ici mis à plat, observé scientifiquement, la rugosité grise de ses reliefs, la nacre claire de sa lisière ouverte et le secret de sa béance sombre, jusqu’à l’abstraction du motif, un peu démentie par le renversement, la giration, et le dispositif en hublot, comme à distance au-dessus du fond mouvant de l’eau, en mer.

« Les sentiers sont pleins de papillons blancs, qui volent sans presque changer de place. Ils ne cherchent pas de fleurs, mais un autre papillon. Et quand ils l’ont trouvé, ils volent un peu ensemble, se regardent. » Quant aux oursins hérissés et leurs coquilles nues, concrétions de coraux, minuscule corne de licorne, blancs, rayonnants, reliés l’un à l’autre en Rayonnés, ils proposent, en contrepoint au damier jaune et bleu mat, le sone articulé, changeant, la divagation, les effets d’optique érigés, au-delà du rationnel, en fantaisie brève. Celle-ci offerte aux Têtes comme un spectacle second, une réparation, un hommage venu trop tard et de trop loin, que les hommes ne recevront pas, jamais -aucun d’eux.

« Iketaka, dès que je lui parle, a l’air toute perdue. Elle est toute repliée dans son grand manteau, elle est assise sur ses pieds et on ne voit que sa tête qui a l’air très grosse. Mais, elle se cache aussi la tête dans son manteau.
Mais dès qu’elle me répond, elle relève la tête naturellement. Elle me parle d’une manière si posée et si tranquille que, à mon tour, je me sens intimidé. Et je me dépêche de recommencer à parler » voir ces images, c’est découvrir ce que l’on ne connaît pas : les points les plus lumineux d’une constellation déployée tout exprès dans un noir absolu. « C’est à la fois insaisissable et diablement net. C’est assez précisément ce que l’on appelle un spectre et somme toute cela nous est familier. » Ce qui advient, le miracle, quand on perd l’habitude.


Les citations de Jean Paulhan sont extraites des cahiers de Jean Paulhan n°2 : Jean Paulhan et Madagascar 1908-1910 (Éditions Gallimard, Paris, 1982) et d’Aytré qui perd l (habitude (Éditions Spectres familiers, Le Revest-les-Eaux, 1988).





Anne Bertrand