Autres Choses par Alain Fleischer

Des formes émergent, prennent position. Éléments stratégiques, pièces sur un échiquier ? Signes prêts à recevoir un sens. Objets tout juste décalés d'un possible usage ? Les formes se contentent d'avoir fait saillie à la surface et restent disposées régulièrement sur le mur, calmes et vaguement menaçantes. Comme si, morceaux choisis, pièces détachées d'un ensemble plus vaste, elles pouvaient à tout moment, dans une configuration nouvelle brusquement révélée, trouver leur place dans le corps d'un machine mystérieuse et redoutable : la sculpture absolue ou plutôt la sculpture générale, c'est-à-dire non pas l'objet unique, érigé, monumental, radicalement irréductible à l'univers non sculpté, mais au contraire un nombre indéterminé d'objets épars aux formes géométriques arbitrairement irrégulières, suffisants pour marquer comme sculpture la totalité du monde non marqué.

 

Parfois, les reliefs hésitent à mi-chemin de ce qui, dégageant plus de volume que de contact avec le support, ferait définitivement d'eux des sculptures en les séparant du mur. Et ils semblent ainsi attendre. Parfois les reliefs pénètrent plus profondément dans un espace tridimensionnel et, faisant face de tous côtés, se laissent contourner. Mais ils restent imprenables, invulnérables, et comme indestructibles parce que déjà postérieurs à toute possible destruction. Pourtant les matériaux ne sont pas ce que l'on croit : fausses armures, faux blindages habilement tendus sur des armatures en bois. Carapaces polies et luisantes couvrant des squelettes mats et tendres. Tout un laborieux effort de l'apparence, leurres, effets d'intimidation, parures plus proches du monde animal que de l'univers minéral. Le signe dur ne s'affirme pas comme signe que parce que le dur est du tendre travesti. Subtile réserve de sens, subtil refuge d'émotion, subtil sourire de l'idée à la massivité de la matière, subtile contrefaçon plus coûteuse que l'ostentatoire puissance des alliages, puissamment façonnés, usinés. Contre-pied, contrepoids de la sculpture parvenue, riche, lourde, sûre de son poids, de son prix. Les formes apparues ne tiennent et se maintiennent que par un désir de forme.

 

Parfois, le désir hésite. La preuve : voici que les reliefs s'émoussent. La forme, le volume se réduisent à leur plan, à leur projet, projection, traces lumineuses, photographiques, de leur contour, de leurs arrêtes, sur une surface plane, sensible. La forme s'est instantanément dépouillée de tout habillage et la voilà nue, réduite à sa formule, à ses lignes essentielles, à son portrait robot minimal. Voilà les lignes couchées et contenues dans l'épaisseur d'une feuille de papier, famille de formes prêtes à faire volume, mais à l'état de matrice : le tracé comme trace et la trace comme moule. Tout a eu lieu, et tout est encore en projet. Tout hésite. Parfois même, la trace du volume, aplatit sur le plan, emboutit légèrement la surface : il y a un imperceptible creux, un très discret niveau en dessous du zéro. Il faudrait toucher pour s'en convaincre, mais comme tout dessin, comme toute photographie, un verre protège la surface, entouré d'un cadre faussement massif.

 

Parfois les formes représentées à plat sont la vibration figurée de la lumière, son analyse, la lecture. Apparaissent alors des couleurs, les couleurs du spectre, comme scientifiquement dosées et appliquées par un impeccable automate. Nouveau leurre, nouvelle illusion : tout est fait à la main, avec des gouaches. Les symboles et les représentations de la physique contemporaine, produits avec des pinceaux et les tubes de couleurs de l'écolier. Modestie de la virtuosité et, à ce point, virtuosité de la modestie.

 

Si l'œuvre déjà constituée d'Henri Foucault n'a pas été plus vue à ce jour, c'est parce qu'elle fait hésiter le regard. Propriété rare aujourd'hui. Le piètre observateur que je suis a tendance à se faire pardonner (y compris par lui même) sa coupable inattention par une indulgence à l'égard de ce qu'il est amené à voir :généralement, je trouve plutôt bien, et plutôt mieux que le mien, le travail des autres. Mais il ne faut pas que mon regard s'attarde sur ce que je vois, car alors presque tout devient faible et sans nécessité. Il n'y a qu'un pas du bien au rien. À moins que ce ne soit cela même que je vois qui m'arrête. Il a fallu un hasard insistant pour que j'arrive devant l'œuvre d'Henri Foucault, tant il est vrai qu'il cultive une esthétique de la réserve (ou de la pudeur) jusque dans son comportement social. Mais le hasard en question ayant ait son travail et le piètre observateur que je suis ayant ainsi suivi le guide comme par routine, et avec les tendances que j'ai dites à l'indulgence en mouvement ponctuée par la sévérité fixe, il a bien fallu, devant ces autres choses d'Henri Foucault, me rendre à l'évidence qu'il me fallait à mon tour, pour les regarder et les évaluer, inventer autre chose.

Alain Fleischer